1. INTRODUCTION [1][1]Je remercie vivement les deux relecteurs anonymes, ainsi que…
1Les adverbes totalement, entièrement et complètement ont un fonctionnement syntaxique et sémantique très proche, et sont souvent considérés comme synonymes par les dictionnaires [2][2]Voir, entre autres, le Trésor de la Langue Française à l’entrée…. C. Molinier et F. Levrier (2000) les intègrent, au sein des « adverbes de manière quantifieurs », à une même sous-classe, celle des « adverbes de complétude ». Outre leur compatibilité avec des verbes et des adjectifs non gradables (Ce travail l’a complètement exténué / *un peu exténué / *beaucoup exténué) [3][3]Cette compatibilité est justement utilisée comme argument par…, les adverbes de complétude sont définis dans leur ensemble par la possibilité qu’ils présentent de pouvoir répondre à une question totale dont le foyer est l’adverbe tout à fait :
b. Luc a (partiellement + entièrement + complètement...) raté son but. (Molinier & Levrier, 2000:209)
3 Les trois adverbes choisis, qui comportent tous le sème [+totalité], ont aussi pour point commun de pouvoir constituer, dans les constructions verbales transitives, une détermination double portant à la fois sur le verbe et sur son actant sujet ou objet, ce qu’atteste une paraphrase de type en Adj-n [4][4]Substantif morphologiquement associé à un adjectif. (cf. Molinier & Levrier, 2000:213), une forme qui détermine le syntagme verbal, mais exige la présence d’un actant quantifiable dans sa portée :
5 Les adverbes de complétude sont souvent utilisés dans les travaux de sémantique formelle pour servir de test permettant de vérifier le caractère borné d’une gradation (exprimée principalement par des adjectifs) et/ou la télicité des procès : ils ne sont compatibles qu’avec les gradations bornées et/ou les procès téliques. Cependant, ces adverbes présentent en contexte un fonctionnement parfois plus complexe que celui qui leur est habituellement reconnu. Nous distinguerons ainsi deux emplois auxquels sont associées des exigences contextuelles qu’il s’agira de préciser. On reconnaîtra, d’une part, un fonctionnement strictement quantitatif, qui respecte la contrainte de télicité et qui nécessite une structure partie/tout pour le sujet ou l’objet du verbe et, d’autre part, un fonctionnement qualitatif qui n’est pas soumis à cette contrainte de télicité, et qui peut produire une intensification. En nous attachant à l’emploi des trois adverbes dans les constructions verbales, principalement transitives, nous chercherons à définir l’origine de ces effets d’intensification.
6 Par ailleurs, il apparaît que les adverbes de complétude étudiés ont, même s’ils entretiennent dans certains contextes des relations de quasi-synonymie, des fonctionnements partiellement distincts. On veut alors montrer que les adverbes considérés peuvent se distinguer entre eux par leur mode de construction de la totalité et par les dimensions quantitative et qualitative qu’ils mettent en jeu.
7 Les exemples choisis, quand ils sont attestés, sont sélectionnés dans Le Monde sur cédérom (1995-1996, 1999-2002).
2. COMPLÉTUDE, TÉLICITÉ ET ÉCHELLE FERMÉE
8 On relève dans les études de sémantique formelle les trois thèses suivantes sur les adverbes de complétude.
2.1. Les adverbes de complétude sont compatibles avec les procès dynamiques
9 Les adverbes de complétude ne sont compatibles avec les procès dynamiques que si ces derniers sont téliques (Tenny 2000 ; Abeillé et al. 2003 ; Piñón 2005) et non atomiques (Caudal 2005, 2006 ; Caudal & Nicolas 2005). Cette proposition repose sur :
- la compatibilité systématique avec les procès dynamiques téliques non atomiques (accomplissements) : repeindre complètement la maison ;
- l’incompatibilité systématique avec les procès dynamiques atéliques (activités) : *marcher complètement.
11 On explique ainsi le contraste entre les exemples ci-dessous :
2.2. Les adverbes de complétude ont une compatibilité limitée avec les procès statiques
14 Les adverbes de complétude ne sont compatibles avec les procès statiques que si ces derniers expriment des propriétés gradables impliquant des échelles fermées (Kennedy & Mc Nally 1999, 2005 ; Abeillé et al. 2003). Cette proposition repose sur :
- la compatibilité systématique avec les états mettant en œuvre une échelle fermée (la propriété prédiquée a une borne finale intrinsèque) : cette pièce est complètement vide ;
- l’incompatibilité systématique avec les états mettant en œuvre une échelle semi-ouverte (sans borne finale) : *ce garçon est complètement intelligent / *ce garçon est complètement grand.
16 De façon générale (quelle que soit la dynamicité du procès), selon C. Kennedy et L. Mc Nally (1999, 2005), les adverbes de complétude dits adverbes « de degré proportionnel » sélectionnent toujours une échelle fermée, i.e. une échelle contenant une valeur minimale et une valeur maximale (en opposition à une échelle semi-ouverte contenant une valeur minimale, mais pas de valeur maximale), ce qui rend compte de la différence d’acceptabilité entre les énoncés suivants (empruntés à Kennedy & Mc Nally, 1999:174) :
19 La complémentarité de fonctionnement observée par A. Abeillé et al. (2003) entre adverbes dits d’intensité (légèrement, faiblement, extrêmement...) et adverbes de complétude corrobore cette analyse pour le français, qui se trouve étendue au fonctionnement adjectival (procès statique). Comme précédemment, c’est l’adverbe complètement qui est utilisé dans les tests. Soit :
22 Parce que les adverbes de complétude sélectionnent une échelle fermée, complètement ne peut modifier l’adjectif grand auquel on associe une échelle semi-ouverte. En revanche, complètement peut modifier l’adjectif vide auquel est associée une échelle fermée. Un adverbe d’intensité comme extrêmement présente le fonctionnement inverse : parce qu’il sélectionne en principe une échelle semi-ouverte, il peut modifier grand et plus difficilement vide.
2.3. Les adverbes de complétude permettent de distinguer les procès téliques
23 Les adverbes de complétude peuvent être employés de façon fiable comme tests pour distinguer les procès téliques non atomiques des procès téliques atomiques (Caudal 2005, 2006 ; Caudal & Nicolas 2005). Cette proposition repose sur l’incompatibilité systématique avec les procès dynamiques, téliques et atomiques (achèvements) : *atteindre complètement un sommet.
24 À cet égard, P. Caudal (2006) utilise les adverbes de degré proportionnel (complètement / en partie) pour tester l’atomicité (ou la non atomicité) des événements téliques, étant admis qu’un événement atomique ou achèvement se caractérise par l’impossibilité « d’être interrompu et repris » et par l’absence « de degré intermédiaire de déroulement entre le ‘rien’ et le ‘tout’ ». Dans les exemples infra, complètement est inacceptable en raison de l’atomicité des achèvements partir et s’inscrire à l’université :
27 Or, si ces propositions sont globalement vérifiées par l’étude d’exemples attestés, des contre-exemples, forgés ou attestés, sont toujours possibles. On observe en effet les phénomènes suivants :
28 – incompatibilité avec des accomplissements :
b.??nager complètement jusqu’à la rive
c.??passer complètement la nuit
d.??revenir complètement
30 – compatibilité avec des activités : être en train de se tromper complètement de chemin. À cet égard, S. Adler et M. Asnes (2007) mentionnent la compatibilité des modifieurs proportionnels tels que complètement, partiellement, à moitié avec certains prédicats à échelle ouverte. Nous citons les auteurs :
À l’encontre de ce qui est souvent dit (Caudal & Nicolas 2003), les adverbes comme complètement ou entièrement peuvent être compatibles avec certains prédicats à échelle ouverte (aimer/adorer complètement), mais l’effet produit est différent de celui qui apparaît dans la combinaison avec les prédicats à échelle fermée (pour les prédicats à échelle fermée complètement explicite l’aboutissement du procès, tandis que pour les verbes comme aimer cet adverbe fonctionne comme une sorte de superlatif sans marquer l’aboutissement : si on remplit ou on convainc complètement, on ne peut plus continuer à remplir/convaincre, tandis que si on aime complètement on peut continuer à aimer). (Adler & Asnes, 2007:40, note 3)
32 – compatibilité avec des achèvements :
35 Le caractère atomique des achèvements n’exclut pas qu’ils puissent être gradables. Nous citons de nouveau S. Adler et M. Asnes (2007) :
L’atomicité est une notion qui relève du domaine temporel, alors que la gradabilité caractérise le domaine d’intensité. Ce qui est un point sur l’axe de temps, peut quand même être une étendue sur l’axe (échelle) de degré [...]. (Adler & Asnes, 2007:31)
37 – compatibilité avec des états mettant en œuvre une échelle ouverte : Ce garçon est complètement idiot/stupide.
38 Par ailleurs, une caractérisation globale de la notion de complétude ne peut suffire à rendre compte de l’ensemble des conditions d’emploi des adverbes qui l’expriment, car ils présentent entre eux des différences significatives. D’une part, les adverbes portant le trait [+totalité] n’ont pas les mêmes conditions d’emploi que ceux qui sont marqués [ – totalité]. F. Corblin (2008) montre qu’un prédicat holiste (c’est-à-dire, selon l’auteur, qui s’applique à un individu sans inférence aux parties) comme grand exclut les deux adverbes complètement et partiellement :
40 Un prédicat existentiel (c’est-à-dire qui s’applique à un individu avec inférence à l’une au moins de ses parties) comme sale fait une différence entre ces deux quantificateurs :
42 D’autre part, les adverbes porteurs du trait [+totalité] ont eux-mêmes des emplois partiellement différents, ces différences résultent de la façon dont ils permettent de construire la complétude. On peut à cet égard comparer les couples d’énoncés infra :
3. DEUX TYPES D’EMPLOIS DES ADVERBES DE COMPLÉTUDE TOTALEMENT, ENTIÈREMENT ET COMPLÈTEMENT
45 Pour chacun des adverbes totalement, entièrement, complètement nous posons, ainsi que nous l’avons annoncé, deux fonctionnements correspondants à deux effets de sens distincts. Nous reconnaissons un fonctionnement quantitatif et un fonctionnement que nous qualifierons de qualitatif. L’emploi quantitatif des adverbes de complétude étudiés indique qu’un référent a été affecté dans sa totalité par le procès alors que l’emploi qualitatif exprime l’adéquation totale de la prédication à son sujet. Exemples :
48 Pour distinguer ces deux types d’emploi, on prendra pour critère le fait que la différence entre « pas complètement » et « complètement » corresponde à un écart quantitativement mesurable (une quantité discrète ou massive) :
50 Avec l’emploi qualitatif, la différence n’est pas quantitativement mesurable, elle consiste uniquement en une évaluation de l’ (in-) adéquation du prédicat.
3.1. L’emploi quantitatif
51 Dans son emploi quantitatif (ou extensionnel), l’adverbe porte sur un procès télique impliquant un référent susceptible de constituer un tout, que ce tout soit hétérogène ou homogène (Kleiber 1997). Ce procès correspond à un accomplissement dans la terminologie de Z. Vendler (1967). Ainsi dans les exemples infra, l’adverbe de complétude, paraphrasable par dans sa totalité, fonctionne comme antonyme de partiellement ou de en partie, il indique que le référent a été affecté dans sa totalité par le procès :
55 L’emploi quantitatif est exclu avec un procès atélique, même si l’adverbe porte sur un référent susceptible de constituer un tout :
57 Cette contrainte de télicité peut être satisfaite par la présence d’une multiplicité déterminée d’objets (cf. Gosselin, 1996:67). Deux interprétations sont alors possibles qui ne s’excluent pas mutuellement. À l’exemple forgé (25), nous associons une lecture distributive, à laquelle nous faisons correspondre la paraphrase chacune des villes a été détruite dans sa totalité, et une lecture collective que nous identifions au moyen de la paraphrase la totalité des villes a été détruite [5][5]Ou bien encore Ils ont détruit toutes les villes. :
59 Une multiplicité indéterminée d’objets semble en revanche exclure la télicité mais, dans ce cas, une lecture distributive permet de respecter la contrainte. Ainsi, l’exemple (26) ne peut signifier que la totalité des villes a été détruite, mais que certaines des villes ont été détruites dans leur totalité. Le bornage ne pouvant pas s’opérer sur l’ensemble (qui reste indéterminé), il s’opère sur les éléments pris individuellement, chacun des éléments étant alors nécessairement pris comme un tout (une ville) avec des parties (des maisons, des rues...) (voir Lenepveu 2009, 2012).
3.2. L’emploi qualitatif
61 Dans son emploi qualitatif, qui n’est pas soumis à cette contrainte de télicité, l’adverbe marque une complétude intensionnelle, dans le sens où il signifie l’adéquation du prédicat à son sujet, mais il présente un fonctionnement différent selon que le procès sur lequel il porte est télique ou atélique. Nous verrons que, si, dans les deux cas, l’adverbe peut produire un effet d’intensification, celui-ci ne résulte pas de la même opération sémantique.
3.2.1. Avec un procès télique
62 Avec un procès télique, lorsqu’aucun actant (sujet ou objet) ne peut être appréhendé comme un tout, l’adéquation totale de la prédication signifie simplement l’accomplissement du procès jusqu’à son terme [6][6]Deux exemples de Corblin (2008:40) illustrent bien cette…. Ainsi, dans l’exemple (27) totalement met en saillance la borne finale du procès pour en marquer l’accomplissement :
64 Cette mise en saillance est cependant beaucoup plus perceptible dans un contexte négatif, la négation indiquant que l’accomplissement n’est pas parvenu jusqu’à son terme :
67 Une intensification résulte éventuellement de ce parcours orienté, censé aboutir à un terme (il a perdu complètement espoir).
3.2.2. Avec un procès atélique
68 Avec un procès atélique, la prédication est à chaque fois validée à tous points de vue, à tous égards, ou bien encore sans aucune réserve, tandis que partiellement,plus ou moins mais aussi par certains aspects, à certains égards jouent le rôle d’antonymes. L’intensification (qui est systématique) provient cette fois-ci de la prise en compte de tous les aspects concernant la situation, mais cette prise en compte de l’ensemble des aspects envisagés s’effectue sans ordre précis, i.e. sans référence à un parcours orienté. Ainsi, l’exemple forgé (30) ne signifie pas que le procès est arrivé à son terme, mais que Pierre a pris un chemin qui, de quelque façon qu’on le considère, n’est pas un « bon » chemin :
70 Quelques exemples qui attestent aussi du fonctionnement de totalement, entièrement et complètement avec une activité ou un état :
74 Pour résumer l’emploi qualitatif, et suite à la distinction établie entre procès télique et procès atélique, nous dégagerons les régularités suivantes :
- Lorsque le procès est télique, en l’absence d’un tout susceptible d’être perçu de quelque manière, l’adverbe marque l’adéquation totale du prédicat en signalant que le procès est parvenu jusqu’à son terme (ex. avec la négation : il n’y est pas entièrement parvenu) ; l’adverbe induit alors éventuellement un effet d’intensification (il a perdu complètement espoir).
- Lorsque le procès est atélique, l’adverbe de complétude situe le prédicat sur une échelle semi-ouverte (dans la perspective de Kennedy) et produit systématiquement une intensification paraphrasable par à tous égards, à tous points de vue, sans aucune réserve, etc. (il a entièrement raison).
76 Reste que valeur quantitative et valeur qualitative sont loin d’être mutuellement exclusives, et cohabitent très souvent, ce qui donne lieu à ce qu’on appellera des emplois mixtes.
4. EMPLOIS MIXTES
77 Tout d’abord, un procès atélique n’exclut pas qu’un des actants soit appréhendable comme un tout, d’où l’ambivalence de l’exemple infra, susceptible de recevoir simultanément les deux interprétations quantitative et qualitative :
79 Ensuite, l’adverbe de complétude identifié comme qualitatif, parce que marquant l’accomplissement du procès jusqu’à son terme (procès télique), accepte la paraphrase dans sa totalité, caractéristique de l’emploi quantitatif, si un des actants sujet ou objet peut être appréhendé comme un tout, ce qui est le cas de l’exemple (35) :
81 La prédication être cicatrisées ne peut devenir totalement adéquate que si le procès de cicatrisation est parvenu à son terme, et si les blessures sont cicatrisées dans leur totalité.
5. À QUELLES CONDITIONS LES PROCÈS TÉLIQUES ACCEPTENT-ILS LES ADVERBES DE COMPLÉTUDE ?
82 Nous avons vu au § 2 que les procès téliques n’acceptent pas systématiquement les adverbes de complétude. Ainsi doit-on exclure les énoncés suivants, alors que les procès qu’ils expriment sont classiquement classés parmi les accomplissements sur la base, entre autres, de la compatibilité au passé composé du prédicat avec en+durée et non avec pendant+durée :
84 (36) s’oppose alors à (37) :
86 Au vu des exemples supra, on peut penser que la compatibilité de l’adverbe avec un procès télique implique que celui-ci soit transitionnel, dans le sens où il affecte une propriété gradable de l’objet, lequel acquiert progressivement cette propriété, d’où les inférences possibles : la maquette est montée (complètement), le récipient est (totalement) vidé, la toiture est (entièrement) refaite... L’adverbe de complétude indique alors que la borne finale de la gradation qui affecte la propriété de l’objet (exprimable au moyen d’un adjectif ou d’un participe passé) est atteinte.
87 L’adverbe de complétude est, en revanche, inacceptable lorsque le processus n’est pas transitionnel (Vet 1996), et que l’accomplissement est borné soit par l’espace (il a monté l’escalier / il a couru un 100 mètres), soit par le temps (il a passé la nuit chez Maud), mais non par le fait d’atteindre la borne finale de la gradation qui affecte la propriété. En effet, l’inacceptabilité des exemples (36) peut être corrélée avec l’anomalie des paraphrases au passif résultatif (qui suppose la transitionalité du procès) : « *un 100 mètres est couru », « *l’escalier est monté » pour courir un 100 mètres, monter l’escalier.
88 Enfin, les trois adverbes, comme nous l’avons évoqué précédemment, n’ont pas un fonctionnement identique dans toutes les constructions verbales ; des contextes privilégiés, parfois même différenciateurs, sont repérables pour chacun d’eux.
6. DIFFÉRENCES D’EMPLOI ENTRE COMPLÈTEMENT, TOTALEMENT, ENTIÈREMENT
6.1. Le mode d’accès au tout
89 Partant de l’analyse que C. Schnedecker (2004, 2006) propose des adjectifs sources total et entier, et de la complémentarité de fonctionnement qu’elle établit entre les adjectifs entier et total dans leur emploi quantitatif, nous posons l’hypothèse d’une corrélation sémantique entre fonctionnement adverbial et fonctionnement de l’adjectif-source, l’adverbe imposant selon nous des contraintes similaires à l’adjectif radical correspondant (cf. Lenepveu 2002).
90 Selon C. Schnedecker (2004), l’adjectif total vise préférentiellement des totalités massives, que l’entité soit concrète inanimée (surface totale) ou abstraite (confiance totale, silence total), alors que entier semble plus approprié lorsque le nom est un nom comptable visant un tout composite (Tamba 1994) dont la structure est hétérogène (Kleiber, 1997:326) : des jours entiers, des chapitres entiers, une famille entière / *des jours totaux, *des chapitres totaux, *une famille totale. Or, il apparaît que dans ses emplois typiquement quantitatifs, l’adverbe dérivé entièrement renvoie à un tout compositionnel dont les différentes parties sont affectées par le procès (La maison a entièrement brûlé, Pierre est entièrement couvert de boutons [8][8]On reprend ici l’exemple de Corblin (2008:39) : Pierre est…). Et ce lien privilégié avec un tout décomposable en parties fait qu’il est des contextes où remplacer totalement par entièrement obligerait à percevoir l’objet ou le sujet comme une totalité compositionnelle et à interpréter l’adverbe de complétude comme étant quantitatif, ce qui serait parfaitement incongru dans le contexte donné :
94 On note également que, dans ce type de contexte, la substitution de entièrement à complètement serait tout aussi incongrue :
97 Entièrement semble alors être plus attaché à l’idée de parcours des parties d’un tout et, dans certains contextes, commuter plus facilement que totalement et complètement avec un adverbe comme intégralement, préférentiellement utilisé lorsque le référent du nom qui entre dans la portée du verbe renvoie à un tout envisagé dans sa dimension processive (Lenepveu 2009) :
b. Le reportage de cette mise à sac a été entièrement/*totalement/*complètement diffusé sur Canal 10.
6.2. Une gradation entre les trois adverbes
99 Dans leur emploi qualitatif, nous ne percevons pas de différence d’acceptabilité entre entièrement, totalement et complètement lorsqu’ils prennent une valeur intensive avec un procès atélique :
102 En revanche, entièrement marque difficilement, avec un procès télique, l’accomplissement du procès jusqu’à son terme si celui-ci est ponctuel, entièrement n’étant vraiment approprié que si le procès met en jeu un parcours allant d’une borne initiale à une borne finale :
105 Il faut un contexte négatif pour que entièrement puisse commuter avec totalement ou complètement :
107 Il est également notable qu’à l’instar de totalement, l’adverbe complètement est compatible avec un procès ponctuel. Il peut même indiquer strictement la culmination (l’achèvement), comme l’atteste le contexte négatif (49), qui accepterait beaucoup plus difficilement totalement :
109 On se propose ainsi d’établir une gradation entre les trois adverbes. Complètement et totalement sont les adverbes qui supportent le mieux le caractère ponctuel d’un procès, et complètement le supportant mieux encore que totalement, ce que fait apparaître de nouveau un contexte négatif :
113 Même si la différence d’acceptabilité entre complètement et totalement est souvent ténue, il est indéniable que complètement fonctionne mieux avec les achèvements ou avec certains états, i.e. avec des prédicats qui normalement ne sont pas gradables. Un exemple qui montre bien la capacité de complètement à construire une gradation lorsqu’elle n’est pas disponible dans le contexte :
115 Cette particularité peut être mise en relation avec le sémantisme intrinsèquement graduel du verbe et de l’adjectif correspondants : compléter et complet. À la différence du verbe totaliser, le verbe compléter suppose un processus graduel (il n’a pas fini de compléter son dossier / *il n’a pas fini de totaliser son dossier). Quant à l’adjectif complet, il supporte, à la différence de total mais aussi de entier, les marqueurs de gradualité plus, moins, plus que, moins que, un peu plus que, etc. :
117 Nous pouvons supposer que c’est ce caractère intrinsèquement graduel [9][9]Leeman & Vaguer (2008) mettent en évidence le caractère… (que l’on retrouve dans l’adjectif correspondant) qui permet à l’adverbe complètement d’intensifier un prédicat qui n’est pas lui-même porteur d’une gradation (Ce travail l’a complètement exténué) ou bien un prédicat désignant un procès ponctuel (Max a complètement raté sa cible, exemple repris à Molinier & Levrier, 2000:210).
118 Enfin, complètement peut encore intensifier un procès télique sans que cela implique le déroulement du procès jusqu’à son terme. Ainsi, un énoncé comme (55) ne signifie pas que Paul a raté la totalité de son gâteau (interprétation quantitative d’un procès télique), mais ne signifie pas non plus que l’accomplissement rater son gâteau est arrivé à son terme (interprétation qualitative d’un procès télique) :
120 Malgré la télicité du procès, (55) signifie que le gâteau est raté « à tous points de vue », « à tous égards » (et qu’il n’est en aucun cas rattrapable), paraphrases retenues en principe quand le procès est atélique.
7. CONCLUSION
121 Pour conclure, on a vu que la totalité exprimée par les trois adverbes pouvait être appréhendée sur un mode quantitatif et/ou qualitatif.
122 Sur un mode quantitatif (impliquant le bornage, la télicité du procès), la totalité concerne le sujet ou l’objet du verbe (détruire totalement la ville) ; sur un mode qualitatif (n’exigeant plus la télicité), l’adverbe présente deux fonctionnements distincts :
- avec un procès télique, l’adverbe marque l’accomplissement du procès jusqu’à son terme et produit éventuellement un effet d’intensification (perdre complètement espoir) ;
- avec un procès atélique, la prédication est validée « à tous points de vue », « à tous égards », « sans aucune réserve », l’adverbe produit systématiquement une intensification (avoir entièrement raison).
124 Il ressort de cette analyse que quantification et intensification ne sont pas mutuellement exclusives (adhérer totalement à l’analyse de X ? adhérer à la totalité de l’analyse de X / adhérer sans aucune réserve à l’analyse de X). La comparaison entre les trois adverbes de complétude nous a permis ensuite d’affiner l’analyse.
125 Il apparaît, tout d’abord, que la totalité perçue dans la portée de entièrement est conçue préférentiellement comme une totalité compositionnelle alors que totalement et complètement, compatibles avec un tout composite, permettent aussi d’appréhender un tout sans passer par les parties. On observe alors que plus l’adverbe a tendance à marquer une totalité compositionnelle (ce qui est le cas de entièrement), moins il est à même de jouer un rôle d’intensifieur dans son fonctionnement qualitatif (il a perdu ??entièrement / totalement / complètement espoir).
126 On a pu, d’autre part, remarquer l’affinité de entièrement avec des noms dotés d’une extension spatio-temporelle et renvoyant à un tout envisagé dans sa dimension processive (le reportage a été entièrement / *totalement / *complètement diffusé sur Canal 10). Attaché à la notion de parcours allant d’une borne initiale à une borne finale, l’adverbe entièrement supporte alors mal d’être combiné avec un procès ponctuel (arrêter ?entièrement / totalement / complètement le travail). En revanche, totalement et plus encore complètement (du fait de son caractère intrinsèquement gradable) sont aptes à modifier des prédicats qui n’admettent pas la gradation.
Notes
-
[1]
Je remercie vivement les deux relecteurs anonymes, ainsi que Pierre Larrivée, de leurs remarques et suggestions.
-
[2]
Voir, entre autres, le Trésor de la Langue Française à l’entrée complètement.
-
[3]
Cette compatibilité est justement utilisée comme argument par Anscombre (2013, ce volume) pour mettre en évidence la non-coïncidence entre « intensité » et « scalarité ».
-
[4]
Substantif morphologiquement associé à un adjectif.
-
[5]
Ou bien encore Ils ont détruit toutes les villes.
-
[6]
Deux exemples de Corblin (2008:40) illustrent bien cette dimension aspectuelle à prendre en compte. Alors que dans le premier exemple, l’adverbe traite l’actant sujet comme un tout composé de parties spatiales : (i) La pièce est complètement (à moitié, partiellement) recouverte de gravats, le prédicat, dans le deuxième exemple, est pris dans son déroulement dans le temps : (ii) La pièce est complètement (à moitié, partiellement) achevée.
-
[7]
En d’autres termes, si adhérer à l’analyse de X est un procès atélique, la présence de l’adverbe de complétude rend le procès télique : adhérer totalement à l’analyse de X.
-
[8]
On reprend ici l’exemple de Corblin (2008:39) : Pierre est (tout, entièrement, partiellement) couvert de boutons.
-
[9]
Leeman & Vaguer (2008) mettent en évidence le caractère gradable de l’adverbe complètement lorsque celui-ci porte sur un adjectif indiquant une propriété. Sur les différences de distribution entre l’adverbe tout et des indicateurs de complétude comme complètement, totalement et entièrement dans ce même environnement, voir Anscombre (2008).
-
[10]
Sur les affinités entre complètement et un contexte [ – désirable], cf. Leeman & Vaguer (2008). À noter que totalement n’est pas vraiment exclu dans le contexte proposé : ? Paul a totalement raté son gâteau.